Le coup du lapin


Léonie Rosée Choquette

Je ne sais pas si vous vous en rappelez, mais il y a quelques semaines, j’ai parlé de mon ennui en confinement. De la lenteur. De la futilité de l’existence.

Surprise! Il a suffi que j’en parle pour que ça change quasi instantanément.

Dès le 23 mai, Montréal commence son déconfinement de façon relativement prudente et cohérente. Je suis alors heureuse de revoir mes amis, même si c’est dans un parc, à deux mètres de distance. Nous sommes le 24 mai. La vie est belle. Des retrouvailles. Des projets. Un futur.

Je me réveille le lendemain, le lundi 25 mai, la tête encore pleine de mes projets d’activités sociales de la fin de semaine. Je me convaincs cependant de limiter mes sorties entre amis. Nous sommes encore en pandémie, après tout.

Je vaque à mes tâches habituelles. Un peu plus tard, j’ouvre Instagram.

La première vidéo sur laquelle je tombe est publiée par une célébrité dont j’oublie le nom. On y voit Amy Cooper, une femme blanche, en train d’appeler le 911 avec une terreur feinte qui me met profondément mal à l’aise. Celui qui la filme, c’est Christian Cooper (aucun lien de parenté), un ornithologue amateur venu observer les oiseaux à Central Park, à New York. Il lui demande de tenir son chien en laisse. Juste ça.

Amy Cooper appelle la police. Pas de menace, pourtant. Mais Christian Cooper est noir, motif suffisant pour alerter les autorités, apparemment.

Heureusement, Christian Cooper s’en sortira indemne, et c’est Amy Cooper qui sera lourdement pénalisée et humiliée. C’est rare.

Comme les millions d’autres personnes qui ont visionné la vidéo, je me demande ce qui serait arrivé si la police était intervenue. Même ici, à Montréal, on sait ce qui peut arriver dans ces cas-là.

La journée continue. Il n’y a personne au bureau. Je pense encore à Christian Cooper.

Je fais un dernier tour des réseaux sociaux très tard le soir. Quelqu’un vient tout juste de partager une autre vidéo. Il n’y a aucun avertissement de contenu graphique ou de nature délicate. Je vois Derek Chauvin, un policier de Minneapolis, appuyer son genou sur la nuque de George Floyd. Je me rends compte que je suis en train de regarder un homme se faire tuer. Un homme noir. Je ne connais pas le contexte, mais pourtant, je n’ai pas besoin de plus pour comprendre que le seul criminel sur ces images, c’est ce policier blanc qui tient ses mains nonchalamment dans ses poches.

Je repense alors à ce qui est arrivé à Christian Cooper quelques heures plus tôt.

Coronavirus. COVID-19. Confinement. Décès. Cas rétablis. Tous ces mots se font discrets dans mes chambres d’écho sur Facebook, Twitter et Instagram, même si nous n’en avons pas encore fini avec la pandémie.

Sur les réseaux sociaux, mon fil d’actualité n’a plus rien à voir avec celui des semaines précédentes. Colère, horreur, douleur et tristesse, les mots sont faibles pour décrire ce qui se passe. Je joins ma voix et mes larmes à celles des autres. Je lis et j’écoute tout sur le sujet. Je veux savoir ce qui va se passer, mais je veux surtout faire quelque chose.

L’indignation virtuelle se métamorphose en manifestations bien réelles aux États-Unis. La police réagit. Et c’est brutal.

Qu’est-ce que j’ai fait, déjà, cette semaine-là? Je sais seulement que l’ennui m’a soudainement paru être un concept lointain.

Publications, pétitions, appels aux dons, partage de l’information, discussions. Les réseaux sociaux qui nous ont gardé connectés en confinement sont désormais des outils de ralliement. J’aperçois les nouvelles sur la COVID-19 du coin de l’œil.

Le vendredi 29 mai, à mon réveil, je vois un reporter de CNN se faire arrêter en direct devant la caméra, micro à la main, en pleine couverture des émeutes de Minneapolis. Je n’ai jamais vu ça. Les gens en studio à CNN non plus. Omar Jimenez est un journaliste, et il est noir. J’ai peur pour lui.

Ma sœur me demande si je veux l’accompagner à la manifestation contre la brutalité policière et contre le racisme à Montréal le dimanche 31 mai. J’y serai.

Je la reconnais de loin malgré son masque. Nous ne nous sommes pas vues en personne depuis trois mois et nous voilà, entourées de milliers de personnes masquées. Nous n’aurions jamais pensé nous retrouver ainsi.

J’ouvre les yeux bien grands en voyant cette foule que je n’aurais jamais pu imaginer la semaine avant. Je vois la beauté dans le mouvement. Il y en a toujours eu.

Les réflexions philosophiques se transforment en actions sociales. L’ennui existentiel laisse sa place à une ferme volonté de vaincre l’injustice.

Un retournement de situation.

Comme tant d’autres personnes de par le monde, j’ai délaissé le confinement dans mon appart pour aller manifester dans les rues du centre-ville, le dimanche. Je suis passée de la solitude quotidienne aux grands rassemblements. Le confort de mon privilège blanc a cédé sa place au malaise de discuter ouvertement des propos et des gestes racistes que j’ai pu ou que je peux tenir, ou encore de ceux que je peux observer autour de moi. Malaise nécessaire, et moindre mal.

Le coup du lapin, vous connaissez? C’est un traumatisme qui peut survenir lorsque l’on fait un mouvement brusque ou que l’on reçoit un coup au cou ou à la tête, généralement lors de collisions violentes.

J’ai l’impression ce qui nous est arrivé au sens figuré, et que nous sommes encore bien sonnés. Je ne peux pas vous assurer que « ça va bien aller », mais je pense que ça peut se soigner.

Une production journalistique réalisée par :

  • Léonie Rosée Choquette

    Derrière mon air rêveur, j’ai le regard perçant. Et depuis le début de la crise de la COVID-19, je vois la douleur et la détresse prendre différents visages. Je crois que les gens ont besoin plus que jamais d’avoir accès à de l’information de qualité pour mieux comprendre notre nouvelle réalité, mais je souhaite également leur rappeler qu’il y a encore des instants, des idées et des gestes d’une grande beauté dans l’adversité.


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