Donald Trump peut-il tout dire sur les médias sociaux

Que se passe-t-il entre Twitter et Trump ? Après les dernières passes d'armes entre le Président américain et le réseau social Twitter, les plateformes sociales se posent la question de leur responsabilité au niveau du contenu publié. Nous en avons discuté avec Nicole Bacharan et Pierre Trudel.


 

Que se passe-t-il entre Twitter et Trump ? Après les dernières passes d’armes entre le Président américain et le réseau social Twitter, les plateformes sociales se posent la question de leur responsabilité au niveau du contenu publié. Nous en avons discuté avec Nicole Bacharan et Pierre Trudel.

Voici le premier épisode de Derrière L’écran, un concentré audio de journalisme numérique et culture internet.

 

Retranscription écrite du podcast :

Le 26 mai, Twitter a modéré une des publications du président américain. En résumé ce qu’il s’est passé c’est qu’un tweet de Donald Trump sous-entendait que le vote par correspondance était susceptible de faire l’objet de fraudes massives, et n’était donc pas une technique électorale fiable. Twitter a identifié l’information comme étant fausse et y a rajouté un avertissement qui indique que ce tweet présente des indications inexactes. La modération a mal été reçue par le principal intéressé. En effet, deux jours plus tard, le 28 mai, Donald Trump signait un décret pour la prévention de la censure en ligne.

Alors que l’utilité même de ce décret reste floue, le débat sur la liberté d’expression en ligne est ouvert. La question sous-tendue derrière toute cette affaire peut être interprétée comme la suivante : le président Trump peut-il tout dire sur les médias sociaux ? 

 

Mise en contexte 

La situation met en lumière la relation contrastée qui existe entre le président Trump et Twitter. D’après Nicole Bacharan, qui est politologue, spécialiste de la société américaine et auteure de nombreux livres sur le sujet, la relation entre Trump et Twitter est très particulière. Bacharan explique ne pas être sûre que l’élection de Trump aurait eu lieu de la même manière sans Twitter. Le président américain existe énormément à travers Twitter. Selon elle, c’est un homme qui, à certains égards, est très rétro et très nostalgique des années ’50 mais qui a une utilisation des médias sociaux prodigieusement moderne.

Et si Trump semble si fâché de la modération dont il a fait l’objet, c’est que quelque part, il considère que Twitter c’est chez lui.

Le décret pour la prévention de la censure en ligne qu’il a signé, cible la section 230 de la Communication Decency Act. Cette section est à la base de l’internet tel que nous le connaissons aujourd’hui. Elle a été écrite en 1996 par un sénateur démocrate et un représentant républicain. La section 230 pose une des bases qui a permis aux sites comme Facebook et YouTube d’exister. Les plateformes du web ne peuvent pas être tenues responsables pour les contenus qui y sont postés par ses utilisateurs. Elle permet aux sites de modérer le contenu de leurs plateformes sans risquer d’être poursuivies pour les choses qui y sont publiées.

Pierre Trudel, expert en droit de l’information et professeur titulaire au Centre de recherche en droit public de la Faculté de droit de l’Université de Montréal, en donne un bon exemple : « Si par exemple je mets du contenu sur Twitter dans lequel je dis que vous êtes un alcoolique, que vous êtes un voleur, et que ce n’est pas vrai et que vous voulez poursuivre en diffamation. Vous pouvez me poursuivre moi comme individu, le tiers est toujours responsable mais la plateforme, elle, ne l’est pas ».

 

Qu’est-ce que Trump souhaite changer avec son décret ?

Sur papier, le décret présidentiel demande à la commission américaine du commerce d’examiner les pratiques de ces entreprises-là et éventuellement de remettre en question cette immunité de responsabilité dont les entreprises bénéficient.

Nicole Bacharan explique que ce que semble souhaiter l’administration du président Trump c’est priver par décret Twitter de cette protection selon laquelle ils ne sont pas responsables du contenu qui est publié. Car à la différence des médias, les médias sociaux n’ont pas de responsabilité directe vis-à-vis de ce qui est diffusé. Jusqu’à présent, le décret signé par le président semble avoir une valeur plus symbolique qu’effective.

 

Que ce passe-t-il du côté des médias sociaux ?

Tout indique que les entreprises des médias sociaux se posent la question de leur rôle futur dans la démocratie. Ils ne souhaitent visiblement pas être associés à la diffusion massive de contenus haineux et de désinformation.

Les médias sociaux s’interrogent également sur le futur de leur modèle d’affaire. Et pour cause, la façon dont ils s’enrichissent, c’est par la publicité. Twitter a gagné ainsi 3 milliards en 2019. Et lorsqu’il y a une controverse, les publicitaires sont plus réticents à investir. Ils n’ont pas envie de voir leurs produits et services rattachés à du contenu controversé.

Ça c’est aussi vu avec YouTube qui a complètement changé sa politique de monétisation du contenu. Grâce à l’intelligence artificielle, le contenu est catégorisé comme étant approprié ou non pour la publicité. Les vidéos dont la monétisation est retirée sont associés à des thèmes qui font débat ou qui sont jugés tendancieux. Par conséquent, Twitter n’ayant pas ce type de mécanisme, se tourne donc vers la modération.

Pour Pierre Trudel, tout ceci illustre le caractère extrêmement délicat et le fil très mince sur lequel ces entreprises sont obligées de marcher. Si elles interviennent trop, on leur adressera alors des reproches. Si elles n’interviennent pas assez, on leur reprochera d’être les porte-voix de discours haineux et de discours racistes. En bref, de ne rien faire et d’en devenir des complices.

 

En conclusion

Il semble que Donald Trump ne pourra plus tout exprimer sur les réseaux sociaux. Par contre, procéder à une modération contre le président des États-Unis devient extrêmement délicat et totalement inédit. Pour Twitter c n’est pas facile non plus de censurer les publications de Trump, car elles restent d’intérêt public.

De manière plus générale, Pierre Trudel affirme que les médias sociaux font actuellement l’objet d’interpellations visant à les inciter à se responsabiliser davantage et à supprimer et modérer le contenu illicite. Pierre Trudel rappelle que les médias sociaux restent aux services de leurs usagers. En ce sens, une modération de certains contenus va de soi.

Quant à Nicole Bacharan, elle considère qu’il appartient aux réseaux sociaux de réinventer aujourd’hui la façon avec laquelle ils feront face à la désinformation et aux appels à la violence.

L’actualité de ces dernières semaines montre que ce défi est pris au sérieux par les plateformes sociales. Mais rien n’est jamais simple avec le président américain. Le 23 juin, un autre Tweet du président Trump était à nouveau modéré pour cause de comportement « inapproprié ». Donald Trump y promettait de déloger par la force les manifestants qui souhaitaient établir une zone « sans police » aux abords de la Maison Blanche.À suivre, donc.

Une production journalistique réalisée par :

  • Gabrièle Chalon

    Finissante au D.E.S.S en journalisme de l'université de Montréal et vadrouilleuse intrépide. Je suis passionnée par les questions de justice sociale aux Etats-Unis, le journalisme de données, les récits de vie et les épaves d'avions abandonnées. Je pratique la photographie à mes heures perdues. J'écris sur l'actualité à Detroit et sur la résilience de la communauté locale.

  • Olivier Boivin

    J’ai 23 ans et je suis journaliste. Je me lance dans ce métier après un parcours académique centré sur les communications et les technologies les entourant. Passionné de politique, de musique et de sport depuis toujours, j’adore analyser, fouiller et creuser mes sujets. Je suis toujours en train de me questionner sur quelque chose. Je souhaite maintenant trouver les réponses et vous les partager ici.


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