Brésil : Crise politique en temps de pandémie


Le président brésilien Jair Bolsonaro s'adresse aux manifestants dénonçant les mesures de confinement. Photo : Reuters/Ueslei Marcelino

L’entêtement du président brésilien à minimiser les effets du coronavirus ébranle la scène politique du pays au point où une nouvelle crise s’ajoute à la pandémie. Isolé après plusieurs défections parmi ses alliés politiques, Jair Bolsonaro ne peut maintenant compter que sur l’appui de ses partisans qui comme lui réclament la fin des mesures de confinement.

« Je suis ici car je crois en vous et vous êtes ici car vous croyez au Brésil », a scandé le président d’extrême-droite à un groupe de manifestants rassemblés devant le quartier général de l’armée à Brasilia, le 19 avril, pour réclamer la fin du confinement. Les manifestants revendiquaient l’intervention de l’armée et l’instauration de l’Acte institutionnel numéro 5, utilisé par la dictature en 1968 pour museler le Congrès et donner des pouvoirs extraordinaires au président.

L’événement a suscité de vives réactions. « C’est effrayant de voir des manifestations en faveur du retour d’un régime militaire, 30 ans après le retour de la démocratie », a déclaré un juge du Tribunal suprême fédéral Luis Roberto Barrozo.

Ancien militaire, Bolsonaro critique en permanence les élus du Congrès, les gouverneurs et les maires qui défendent le confinement.

Un climat politique qui s’envenime

Le négationnisme du président face à la gravité du virus, qu’il a comparé plusieurs fois à une grippe, crée depuis des semaines de vives tensions sur la scène politique brésilienne.

Les gouverneurs des États de Rio de Janeiro et de São Paulo, Wilson Witzel et João Doria, ont rapidement dénoncé cette posture et ont imposé des mesures pour limiter la propagation du virus dans leur État. Les deux politiciens de droite, anciens alliés du président et élus en 2018 en profitant de l’appui conservateur animé par celui-ci, sont aujourd’hui pressentis comme des candidats potentiels à l’élection présidentielle de 2022.

Tous les jours depuis quelques semaines, une partie de la population manifeste contre le président en frappant sur des casseroles depuis balcons et fenêtres. Une contestation dont l’intensité augmente avec les sorties publiques controversées du président.

Le 16 avril, le chef d’État a renvoyé son ministre de la santé, Luiz Henriquez Mandetta, qui, comme plusieurs ministres importants du gouvernement, se montrait en faveur du confinement.

Une semaine plus tard, le 24 avril, le ministre de la Justice, Sergio Moro, a annoncé sa démission en critiquant le président sur sa gestion de la crise et sur son ingérence dans des affaires judiciaires. L’ouverture d’une enquête préliminaire concernant ces dernières accusations a d’ailleurs été ordonné ce lundi par un juge du Tribunal suprême fédéral du Brésil. Celle-ci pourrait ouvrir la voie à une procédure de destitution contre Bolsonaro. [voir encadré]

L’effet Bolsonaro

Le président brésilien prône un isolement limité aux personnes âgées ou à risque pour assurer un retour au travail et épargner l’économie brésilienne.

Selon Serge Boire, journaliste pigiste québécois établi à Rio de Janeiro depuis près de 10 ans, cette position est sa meilleure stratégie pour conserver le pouvoir face à ses adversaires politiques. « Il fait un pari, explique le journaliste. S’il réussit à convaincre les gens qu’il faut continuer de travailler et qu’il sauve une partie de l’économie, il pourra dire à ces opposants en 2022: “Vous avez tuez l’économie. Si quelqu’un l’a sauvée, c’est moi.’’ ».

Bien que les actions de Bolsonaro soient dénoncées par une partie de la population et qu’il soit isolé sur le plan institutionnel, ses propos trouvent un écho chez les Brésiliens.

« Ici, il y a un grand nombre d’électeurs du président, témoigne Gilberto Evangelista un étudiant de São Paulo, qui s’est mis en isolement volontaire dans la capitale fédérale. Le nombre de gens pratiquant l’isolement social diminue chaque jour. J’ai des amis qui ont voté pour Bolsonaro et qui continuent de le soutenir. »

Marcelo Maximo Niel, psychiatre à Eunapolis dans l’État de Porto Seguro, observe le même phénomène. « Les bolsonaristes ne croient pas au virus et pensent que l’isolement est un complot contre le président et une chose de communistes », explique-t-il. Il ajoute que même certains professionnels de la santé ne pensent pas que l’isolement soit nécessairement.

« À Rio, il n’y avait personne dans la rue, raconte M. Boire. Depuis quelques jours, j’ai l’impression qu’on est revenu à la normale. » Le Québécois qui suit l’évolution de la pandémie à l’étranger craint le pire puisque les mesures d’isolement sont ignorées par plusieurs Brésiliens. « On s’attend à ce que mai et juin soient les deux pires mois, s’inquiète-t-il alors que le bilan quotidien des décès liées à la COVID-19 augmente. On va dépasser les États-Unis en termes de morts, c’est clair. »

Démission du ministre Moro

Ancien juge, Sergio Moro est devenu un symbole de la lutte anticorruption au Brésil après l’opération anticorruption « Lava Jato » ayant mené à l’emprisonnement de l’ancien président Luiz Inacio Lula da Silva.

La démission du ministre de la Justice survient après que le chef de la police fédérale, Mauricio Valeixo, ait été évincé par Bolsonaro. « Le changement à la tête de la Police fédérale sans cause réelle est une ingérence politique, qui entame ma crédibilité et celle du gouvernement, a lancé Moro. L’autonomie de la Police fédérale est une valeur fondamentale qui doit être préservée dans un état de droit. » Il a aussi critiqué le président d’avoir « violer la promesse de carte blanche » qui lui avait été offerte pour qu’il accepte son poste au gouvernement.

Après sa démission, l’ex-ministre de la Justice a montré à la télévision un échange sur WhatsApp où le président semble faire pression sur lui pour changer de chef de la police fédérale. Des médias brésiliens ont rapporté que Moro a aussi conservé des captures d’écran de messages pouvant incriminer Bolsonaro.

Le juge Celso de Mello du Tribunal suprême fédéral a ordonné l’ouverture d’une enquête au sujet des allégations lancées par l’ex-ministre. La police fédérale dispose de 60 jours pour interroger ce dernier. Cette décision énumère sept infractions que pourrait avoir commises le président, dont abus d’autorité et l’obstruction à la justice. L’enquête pourrait conduire à une procédure de destitution contre Jair Bolsonaro ou à des poursuites pour dénonciation de délit imaginaire contre Sergio Moro.

Mardi, le 28 avril, le chef d’État a voulu nommer Alexandre Ramagem, un ami personnel de son fils Carlos Bolsonaro, à la direction de la police fédérale. Cette nomination a été suspendue par le juge Alexandre de Moraes du Tribunal suprême fédéral.

Crédit photo: Reuters/Ueslei Marcelino

Une production journalistique réalisée par :

  • Marc Boulanger

    Après avoir obtenu un baccalauréat en études cinématographiques à l’Université de Montréal et une maîtrise en communication à l’Université du Québec à Montréal, je me suis tourné vers le programme du D.E.S.S en journalisme. En cette période de crise des médias et de la prolifération des « fake news », j’y vois là une manière intéressante de joindre mes passions et les partager à autrui tout en ajoutant mon grain de sel à l’espace public et contribuer à la vie citoyenne plus saine et démocratique, où tous et toutes peuvent être mieux informé(e)s.


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