Producteurs de fraises. Les défis de la COVID-19.

Les difficultés se multiplient pour les producteurs de petits fruits du Québec, notamment au niveau de la main-d’oeuvre, des procédures préventives à mettre en place et des ventes qui pourraient diminuer.


Une vingtaine d'étudiants plantent des fraises d'automne à la ferme Gadbois | PHOTO: COURTOISIE VÉRONIQUE GADBOIS

« Être producteur de fraises, ce n’est pas facile en général. Le prix dépend de l’offre et de la demande, c’est un produit qui ne se garde pas longtemps, qui est fragile aux champs, et dont le plant est sujet aux maladies. C’est alors toujours un défi, faire de la fraise, mais avec la COVID, c’est pire que pire », déclare la productrice agricole Véronique Gadbois.

Par Léa Beaulieu

Les producteurs et productrices maraîchers du Québec font face à une multitude de défis en raison de la crise de santé publique. C’est particulièrement le cas pour ceux qui produiront des fruits rapidement périssables et nécessitant un grand nombre de travailleurs, comme les fraises et les framboises. 

Les craintes d’un manque de main-d’oeuvre

L’incertitude plane sur les cultivateurs à savoir s’ils arriveront à avoir suffisamment de main-d’oeuvre pour leurs besoins. « Quand les récoltes de fraises vont commencer, les producteurs de fraises doivent doubler leur équipe de travail. On ne sait pas si la deuxième vague de travailleurs, qui viennent nous appuyer, arrivera, et si oui, si elle arrivera à temps », expose Guy Pouliot. Le co-propriétaire de la Ferme Onésime Pouliot compte habituellement sur 240 travailleurs étrangers et 30 travailleurs locaux. En début mai, 110 travailleurs étrangers étaient arrivés.

Plusieurs travailleurs agricoles sont dans l’incertitude quant à savoir si leurs travailleurs étrangers pourront arriver au Québec. Beaucoup craignent alors manquer de main-d’oeuvre.
PHOTO: COURTOISIE GUY POULIOT

Les premiers travailleurs étrangers sont déjà arrivés avec des retards importants en raison de la fermeture de la frontière du Guatemala, explique Véronique Gadbois, co-propriétaire de la Ferme Gadbois. Heureusement, des ententes ont finalement pu être prises avec le Gouvernement guatémaltèque, indique Mme Gadbois. La ferme Gadbois engage habituellement 13 employés guatémaltèques et environ 200 employés québécois. 

La productrice s’inquiète également de l’impact que pourraient avoir la Prestation Canadienne d’Urgence (PCU) et particulièrement celle pour les étudiants (PCUE) sur le recrutement ainsi que sur la rétention des employés. Bien qu’elle comprenne l’importance de telles mesures, Mme Gadbois soutient que la prestation mensuelle pour les étudiants est difficile à avaler. « Il y a plein de jobs dans les champs l’été. On sait que de cueillir des fraises est très exigeant. Trouver de la main-d’oeuvre qui veut vraiment travailler pourrait être tout un défi » nomme-t-elle. 

Un casse-tête de procédures préventives 

Le nombre important de travailleurs que demandent la production de fraises amène un autre défi: celui de mettre en place des procédures respectant les consignes gouvernementales en terme de distanciation et de mesures préventives. 

Aux champs comme à la pause, du matériel pour se laver les mains est rendu disponible et tout équipement est désinfecté
PHOTO: COURTOISIE VÉRONIQUE GADBOIS

À la Ferme Onésime Pouliot comme à la Ferme Gadbois, les produits pour le lavage des mains sont toujours disponibles aux champs. Tout équipement est également désinfecté après chaque utilisation, que l’on parle des véhicules, des tables de pique-nique ou des outils agricoles. La distanciation physique est demandée et fréquemment rappelée. Véronique Gadbois soutient que le port du masque sera conseillé pour tous les cueilleurs et Guy Pouliot nomme fournir masques et lunettes de protections à ses travailleurs lorsqu’ils doivent travailler en équipe.

La distanciation physique demande également aux agriculteurs d’aménager les horaires des pauses et du travail aux champs. Des équipes fixes de travailleurs seront aussi formées à la Ferme Gadbois afin de réduire les possibles expositions au virus.

À deux mètres de distance, les travailleurs installent les toiles où seront déposés les framboisiers à la ferme Onésime Pouliot
PHOTO: COURTOISIE GUY POULIOT

Tout un lot de procédures préventives est aussi à prévoir au niveau de la mise en marché. Pour la Ferme Gadbois, qui repose en majorité sur la vente de ses fraises en kiosques, cela demande par exemple de limiter le personnel à la vente où l’espace est restreint, d’implanter le paiement à la carte et de limiter la manipulation des fraises à une vendeuse qui ne toucherait pas à la machine Interac ou à l’argent. L’installation d’un plexiglass pour protéger les vendeuses ainsi que le port du masque lorsque la distanciation physique est impossible sont également considérés. « En kiosque, l’important sera d’assurer la sécurité de mes vendeuses et de servir le client de manière à ce qu’il ait totalement confiance en nos produits » souligne Véronique Gadbois. 

En temps normal, l’achalandage aux kiosques de la Ferme Gadbois requiert au moins deux à trois vendeuses
PHOTO: COURTOISIE VÉRONIQUE GADBOIS

La Ferme Chez Mario, qui produit une variété de fruits et de légumes dont les fraises et les framboises, s’appuie  majoritairement sur la formule de l’autocueillette. Mathieu Beauregard, gérant de la ferme, se considère « un peu dans le néant à savoir quelles seront les réglementations nécessaires pour l’autocueillette ». Il indique que la distanciation physique sera relativement facile à respecter aux champs. Des stations pour se laver les mains y seront également disponibles. Selon lui, le plus grand défi surviendra à l’automne, au moment où une quantité importante de personnes se déplacent à la ferme. Au kiosque, M. Beauregard ajoute que la ferme pourrait aussi s’adapter en fonctionnant par préparation de commandes. « C’est sûr qu’il y aura un impact, on ne peut pas fonctionner comme d’habitude. On souhaite qu’avec le temps, la situation s’améliore avant l’automne », dit-il. 

Hausse des coûts de production 

La mise en place de ces procédures suppose de nouveaux coûts financiers pour les producteurs de petits fruits. « Nos dépenses ne font qu’augmenter. Beaucoup de choses nous sont imposées, avec raison, mais ça fait tout de même augmenter nos coûts de production », soutient Guy Pouliot. 

Mme Gadbois prévoit également une formation avec ses vendeuses pour assurer la prévention en kiosque ainsi que l’assignation de personnel à la supervision des mesures préventives aux champs. Pour les cultivateurs qui accueillent un grand nombre de travailleurs étrangers, des coûts se rattachent également à leur quarantaine, nomme Mathieu Beauregard. Il indique avoir dû louer une seconde maison de travailleurs afin d’assurer leur distanciation physique pendant la quarantaine. La Ferme Chez Mario envisage de loger les travailleurs arrivant prochainement dans des hôtels. Suite à leur isolement, la CNESST impose un maximum de deux travailleurs étrangers par chambre et l’espace leur permettant de conserver une distance de deux mètres. 

M. Beauregard ajoute que l’implantation de ces mesures, « c’est beaucoup de logistique, de soucis et des heures à répartir tout ça, au bureau et au téléphone. On a reçu des communiqués de chaque gouvernement, de la CNESST, de l’UPA, ça fait beaucoup de paperasse. Le printemps, d’habitude, on le passe au garage à préparer la machinerie, à se préparer pour l’été. Cette année, mon père, qui a 63 ans, aimait un peu moins son métier, avec toutes les embûches qu’on a eues ». 

Incertitudes quant aux ventes

« C’est beaucoup de coûts additionnels, et on ne sait même pas si on arrivera à vendre tous nos produits » commente Mme Gadbois. 

Les ventes des petits fruits périssables, comme les fraises et les framboises, ont diminué partout dans le monde à cause de la pandémie, soutient M. Pouliot. Il explique que la demande a baissé puisque les gens vont à l’épicerie « une fois par semaine au lieu de deux ou trois » et comme le temps de conservation des petits fruits les empêchent d’en acheter en plus grande quantité. 

Véronique Gadbois fait aussi valoir que l’interdiction d’ouvrir ses kiosques le dimanche, comme ils sont considérés dans la même catégorie que les épiceries, est très inquiétante: « si je ne peux pas ouvrir les dimanches, là, je suis sûre de perdre des ventes. Les dimanches, c’est vraiment important pour les ventes ». 

Avec une baisse de la demande, Guy Pouliot indique qu’une baisse des prix est à craindre. Il rapporte que, selon l’Association des producteurs de fraises et framboises du Québec, les producteurs de fraises ont planté les mêmes quantités de fraises qu’à l’habitude.  « C’est normal, comme les fraises d’été sont plantées pour être récoltées l’année suivante. On ne veut pas hypothéquer notre été 2021 »,  souligne M. Pouliot. Les fraises d’automne, qui arrivent plus tard en saison estivale, produisent la même année que la plantation. L’agriculteur précise que lorsqu’il y a surplus de fraises, les agriculteurs se retrouvent à vendre leurs fraises à des entreprise faisant de la transformation, comme de la confiture. À ce moment, M. Pouliot indique vendre ses fraises « à perte », comme les fraises sont vendues pour la moitié de leur valeur et que les marges de profits habituelles sont trop faibles pour assurer un gain. 

La Ferme Gadbois a commencé à faire de la transformation l’an passé. « On est très contents de l’avoir fait. Si on vend moins de fraises et qu’on en a trop cueilli, ce ne sera pas aussi grave, on va les équeuter et elle finiront à la cuisine », assure Véronique Gadbois. 

Elle déplore que le gouvernement ne mette aucune assurance financière à leur disposition. Selon elle, le gouvernement considère le programme Agri-stabilité comme une assurance. Il s’agit d’un programme où le Gouvernement du Québec ajoute un certain montant à l’argent investie par les cultivateurs. Mme Gadbois indique que « si nous n’arrivons pas à récolter ou vendre nos fraises d’automne, avec tous les coûts d’entretien que cela aura demandé, on va avoir perdu tout l’argent investi par notre entreprise dans les Agri-stabilité depuis 20 ans. On ne mettra pas la clé à la porte de l’entreprise, mais c’est un pensez-y bien ». 

Mme Gadbois rapporte que le gouvernement encourage les producteurs de fraises à changer leurs pratiques en plantant des fruits et légumes ayant une plus grande durée de conservation, comme les oignons et les patates. « Les producteurs de fraises ne sont pas appuyés du tout. Le gouvernement n’est pas conscients que nous ne sommes pas équipés pour cultiver la pomme de terre. Ça ne se change pas du jour au lendemain, puis les fraises d’été sont déjà là », dénonce-t-elle. 

L’importance d’acheter local 

Mme Gadbois avance que tout dépendra des comportements des consommateurs québécois. Elle espère que les craintes sur l’approvisionnement soulevées cet hiver encourageront davantage de Québécois à faire des provisions de fraises afin de les congeler et en avoir l’hiver prochain. 

« On pense que les gens vont être sensibilisés à l’importance d’acheter local, encore plus qu’avant, souligne Mathieu Beauregard. On a déjà vu une hausse de cette considération depuis cinq ou six ans. Notre clientèle ne cesse de grandir, et on en est très reconnaissants. Nous ne savons pas encore dans quelles circonstances, mais nous pensons que les gens seront au rendez-vous. »

Des dernières années fragilisantes 

La température des dernières années n’a pas été clémente envers les producteurs de fraises. Guy Pouliot rapporte que les quatre dernières saisons de fraises ont débuté tardivement. Par exemple, l’an dernier, Véronique Gadbois retrace avoir eu un retard de deux semaines dans la vente de fraises, et avoir eu la « pire année en termes de rendements dans la fraise d’automne comme on a dû planter tard ». 

Selon Guy Pouliot, toutefois, « ce qui a le plus fragilisé les producteurs de fraises, c’est notre Gouvernement québécois. Ce n’est pas la température, ce n’est pas la compétition avec la Californie. Le Gouvernement québécois, comme choix de société, a décidé d’augmenter le salaire minimum d’à peu près 5% par année depuis 3 ou 4 ans. Je ne veux pas débattre de si c’est bon ou pas, mais cela a des conséquences ». Il soutient que cette hausse salariale équivaut à une hausse de 10% de l’ensemble de ses dépenses, alors que ses profits n’auraient pas augmenté à cette mesure. « On doit compétitionner dans un marché où les fruits voyagent à la frontière sans problème et où nos compétiteurs ne sont pas face aux mêmes augmentations de coûts que nous », ajoute-t-il. L’agriculteur évoque que les marges de profits des producteurs de fraises sont alors maintenant à moins de 5% lors de la vente de leurs produits.

Véronique Gadbois est co-propriétaire de la Ferme Gadbois, située à Saint-Barnabé Sud, en Montérégie. La Ferme Gadbois cultive la fraise depuis plus de 80 ans. 40 acres de fraises y sont dédiées, en plus du maïs sucré sur 40 acres et des grandes cultures. L’entreprise compte habituellement 200 employés québécois et 13 guatémaltèques. La majorité des quantités de fraises et de maïs est vendue en kiosque. Les autres quantités se retrouvent en épicerie. 

Guy Pouliot est co-propriétaire de la Ferme Onésime Pouliot, située à Saint-Jean-de-l’île-d’Orléans, dans la région de la capitale nationale. La Ferme Onésime Pouliot se consacre depuis plus de 25 ans à la production de la fraise sur une étendue de 165 acres, faisant d’eux les cultivateurs de près de 10% de la production québécoise. 15 acres sont consacrés aux framboises. 240 travailleurs étrangers ainsi que 30 québécois y sont employés. Toute la production est destinée aux supermarchés ou aux entrepôts des trois grandes chaînes vendant des fraises au Québec. 

Mathieu Beauregard est gérant à la Ferme Chez Mario, située à Sainte-Madeleine, en Montérégie. La ferme maraîchère produit une variété surprenante de fruits et légumes. La majorité des produits sont surtout disponibles à l’autocueillette. Six points de vente, dont celui de la ferme, leur permettent également de vendre fraises, framboises et maïs en kiosque. Un peu plus de 75 acres servent à la culture maraîchère et la ferme emploie 12 travailleurs étrangers et environ 5 québécois.

Une production journalistique réalisée par :

  • Léa Beaulieu

    Étudiante en journalisme à l'UdeM et travailleuse sociale, je m'intéresse particulièrement aux problématiques et inégalités sociales. Je suis motivée par la possibilité d'exposer des réalités humaines en alliant rigueur et empathie.


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