Une plus grande appréciation de la nature en crise sanitaire

L’émerveillement face à la nature pourrait être un levier de changement dans l’adoption d’actions pour la protection de l’environnement. La crise de santé publique pourrait avoir mis les bases d’une meilleure connexion à la nature.


Un couple observe les canards au Parc Angrignon | Photo: Léa Beaulieu

Par Léa Beaulieu 

Les mauvaises nouvelles concernant l’Autre crise affluent depuis le début de juin. La crise sanitaire, le confinement ainsi que le déconfinement ne semblent pas être aussi favorables à l’environnement que certains ont pu le croire en percevant le fond des canaux à Venise ou en observant des animaux en pleine ville. Alors que des scientifiques ont publié un rapport faisant état de l’accélération de la sixième extinction de masse (causée par l’humain), le World Wildlife Fund (WWF) concluait à une augmentation de la déforestation de 150% dans 18 pays en période de confinement.

Plus près de nous, plusieurs défenseurs de l’environnement s’inquiétaient de l’impact sur l’environnement qu’aurait pu avoir le controversé projet de relance des infrastructures du gouvernement provincial s’il avait été adopté. Le projet de loi 61 du gouvernement Legault aurait permis, en échange d’une compensation financière, la destruction de la faune et de la flore, même menacée ou vulnérable (à l’exception des poissons menacés ou vulnérables). 

La crise de la COVID: levier de changement?

La crise de santé publique pourrait toutefois être un moteur de changement au niveau des actions individuelles et collectives en protection de l’environnement. Quatre experts et expertes se sont notamment penché sur la question à l’occasion de la Journée mondiale de l’environnement, le vendredi 5 juin. Espace pour la vie, en collaboration avec le Secrétariat de la Convention sur la diversité biologique, organisait le panel Activer le potentiel humain en faveur de la biodiversité. En visioconférence, ils ont abordé les facteurs de la motivation derrière un engagement dans la lutte pour protéger l’environnement, l’éco-anxiété ainsi que les liens entre la santé et la biodiversité.

Parmi ces quatre experts et expertes se trouvent Anne-Sophie Gousse-Lessard, chercheuse et professeure à l’UQAM en psychologie sociale et environnementale ainsi que Matthieu Ricard, essayiste, doctorant en génétique et initiateur de projets humanitaires. 

Questionnés sur les changements qu’ils avaient remarqué durant la crise sanitaire, les experts nomment avoir entre autre observé que le besoin de la nature s’est fait plus saillant pour de nombreuses personnes, que le ralentissement imposé par la crise amenait les gens à être davantage attentifs à leur environnement et que les dirigeants sont « capables de mesures draconiennes, et la population, de suivre ».

Anne-Sophie Gousse-Lessard, chercheuse en psychologie sociale et environnementale, a remarqué un besoin plus saillant pour la nature chez plusieurs. La lenteur imposée par la crise fait en sorte qu’on y porte plus attention, soutient-elle | Photo: Léa Beaulieu

Thalassa Bouchard, psychoéducatrice et jeune maman, a observé avoir davantage porté attention à la nature en période de confinement. « Il y a une différence quand on va dans la nature parce qu’on est épuisés et qu’on veut se changer les idées. Là, je porte plus attention à mon environnement. J’étais plus connectée, et donc plus attentive. » Elle  indique que certains gestes ont commencé à davantage la déranger, notamment la production de beaucoup de déchets. 

Selon elle, l’importance accrue de la nature en contexte de crise pandémique est « une question d’équilibre ». Thalassa est d’avis que nous recherchons tous un certain équilibre, en ne se consacrant pas uniquement à une sphère de notre vie, comme le travail. En contexte de confinement, la nature pouvait être une manière de se déconnecter du travail ou du temps considérable passé chez soi. « Habituellement, c’était les contacts sociaux et les activités intellectuelles, culturelles et artistiques qui nous stimulaient autrement. » La nature lui a alors permis de se connecter à d’autres environnements et d’autres vivants, soutient-elle. 

La connexion que Thalassa a ressenti à la nature lui permettait également de se réapproprier un pouvoir relatif, celui d’être dans le moment présent.

La motivation vers un changement

Les panélistes se sont penchés sur les déterminants de la motivation à se soucier de l’environnement et à agir. Mme Gousse-Lessard indique que l’humain « est plein de barrières et de mécanismes de défense, même quand il a l’intention d’agir pour l’environnement ». Elle indique qu’au-delà des besoins de base, l’action environnementale nourrit les besoins de compétence, d’autonomie et d’affiliation sociale. Afin de favoriser une prise de position et l’adoption de comportements pour l’environnement, il est ainsi nécessaire d’offrir des choix et des outils aux citoyens et d’organiser des actions collectives. Pour la chercheuse en psychologie sociale et environnementale, il est aussi important de susciter des émotions positives, car on protège ce qu’on aime.

Anne-Sophie Gousse-Lessard, professeure en psychologie sociale et environnementale à l’UQAM, croit que la connection à la nature peut être un moteur de sensibilisation et d’action | Capture d’écran: Léa Beaulieu 

La connexion à la nature devient alors un moteur de sensibilisation. Mme Gousse-Lessard fait valoir qu’il est primordial de ne pas toujours parler de l’environnement en termes de problèmes, mais également en termes d’émerveillement et de découverte. 

Thalassa indique avoir eu un grand besoin d’aller à l’extérieur en période de confinement. « J’y vais pour me reconnecter, me sentir bien et être dans le moment présent », dit-elle. Le processus de reconnexion à la nature était déjà amorcée chez elle, nous dit Thalassa. Or, elle croit que le confinement aurait accéléré ce processus. Thalassa a ainsi dépassé l’étape réflexive et indique que « là, je l’applique vraiment et je fais tout pour aller vers ça. Tous les projets que j’envisage maintenant sont en lien avec le besoin de nature ».

Thalassa et son fils Dylan se rendent plus souvent en nature depuis la mise en place du confinement | Photo: Thalassa Bouchard (retouches: Léa Beaulieu)

La maman s’est aussi davantage questionnée sur ses habitudes de vie. « Je posais déjà quelques gestes, comme réutiliser ou acheter usagé. Mais c’est venu prendre une proportion plus grande. » Thalassa a par exemple posé des actions pour réduire sa quantité de déchets et ses déplacements en voiture. « Il y a eu en peu de temps plein de petites actions. Habituellement, c’est des changements qui auraient pris plus de temps », nomme-t-elle.   

Matthieu Ricard, essayiste et initiateur de projets humanitaires, est d’avis que l’émerveillement et l’altruisme peuvent motiver une personne à poser des actions dont les objectifs sont à long terme | Capture d’écran par Léa Beaulieu 

Les pouvoirs de l’émerveillement

Matthieu Ricard, qui s’est beaucoup intéressé à l’émerveillement, soutient que des études ont conclu qu’en étant émerveillé, « le sens de l’égo devient plus faible, le sentiment d’appartenance est plus vaste, tout comme le sentiment d’interdépendance avec le vivant et la nature. On devient même plus altruiste! » Selon l’auteur, l’émerveillement mène ainsi au respect, qui provoque le désir de prendre soin, qui mène à son tour à l’action.  L’émerveillement est alors selon lui très constructif dans le domaine de la motivation. 

Thalassa affirme avoir ressenti de l’émerveillement en nature, sans même qu’il s’agisse de sa motivation de sortir. Elle a remarqué un lien entre son besoin de la nature et des actions concrètes qu’elle a posées. La maman allait plus souvent marcher avec son fils, Dylan. « Je n’avais pas tendance à y aller après le travail, par exemple, alors que c’est devenu un besoin vital, de me retrouver entourée d’arbres, du bruit des oiseaux, et de tout ce qui est naturel. » 

Thalassa est aussi d’avis qu’il y a eu une prise de conscience sociétale de notre interdépendance à la nature et à l’importance de l’autosuffisance alimentaire. La famille, qui jardinait déjà un peu, s’est demandé comment y participer. « Au-delà de s’informer, on a agit et jardiné autrement. Pas nécessairement en le faisant davantage, mais notre manière de le voir a changé, et nos objectifs sont devenus plus importants. » 

En faisant un parallèle avec la réaction nationale face à la COVID, M. Ricard explique que l’humain est équipé pour réagir à un stresseur ou un danger immédiat. C’est alors pour cette raison que selon lui, les réponses face à la COVID ont été assez rapides et adoptées par la majorité. « Le futur pourtant ne fait pas mal, du moins pas encore », dit-il. Il déclare ainsi qu’il est nécessaire d’avoir quelque chose de plus puissant et d’inspirant pour motiver un changement. « Il me semble que la bienveillance, l’altruisme et la considération d’autrui sont les seuls concepts qui puissent relier les concepts à court terme, comme la justice sociale, aux préoccupations à moyen terme, s’épanouir dans notre existence, et à long terme, de prendre soin des générations à venir et des millions d’espèces vivantes ».

Une production journalistique réalisée par :

  • Léa Beaulieu

    Étudiante en journalisme à l'UdeM et travailleuse sociale, je m'intéresse particulièrement aux problématiques et inégalités sociales. Je suis motivée par la possibilité d'exposer des réalités humaines en alliant rigueur et empathie.


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